Libération / Eco Futur / 05.05.13
Robert Costanza: «Préférer le mieux au plus»

Robert Costanza
est né en 1950 à Pittsburgh (EtatsUnis).
Diplômé de
l’Université de Floride, il s’intéresse aux interactions entre systèmes
écologiques et économiques. Il a enseigné dans plusieurs universités américaines et rejoint en 2012 la Crawford School of Public Policy, en Australie. Ancien président de l’International Society for Ecological Economics, il est auteur ou coauteur de 22 livres et plus de 400 articles scientifiques.
Interview
Pour le spécialiste américain de l’économie écologique, l’obsession de la croissance n’est pas tenable.
Par CORALIE SCHAUB
L’Américain Robert Costanza, ponte de
«l’économie écologique», a rassemblé les travaux d’une équipe
d’universitaires pour remettre aux Nations unies un «Programme pour une économie soutenable et désirable» (Vivement 2050 ! éd. Les petits matins, 2013).
«Nous devons entièrement repenser notre économie», dites-vous. Pourquoi ?
Il faut retrouver sont but originel : améliorer le bien-être humain.
Les économistes classiques l’avaient compris, qui s’intéressaient
vraiment à cette notion de «vivre mieux». Mais nous avons tout focalisé
sur la croissance matérielle. C’est un élément du vivre mieux, mais pas
le seul. Surtout, à partir d’un certain point, la croissance du PIB, de
l’activité marchande, ne contribue plus au bien-être.
Cela a longtemps été le cas…
Après la Seconde Guerre mondiale, il fallait reconstruire ; il était
justifié de croître matériellement, comme aujourd’hui dans les pays en
développement. De 1950 à 1975, la croissance du PIB aux Etats-Unis s’est
accompagnée d’une amélioration du bien-être. Mais depuis, c’est le
contraire ! Les pays développés sont entrés dans une ère où la hausse du
PIB réduit le bien-être. C’est en partie dû à la répartition de plus en
plus inégale des richesses, qui vont aux fameux 1%, au détriment des 99
%. Au-delà d’un seuil, la croissance matérielle s’apparente à une
course au statut, qui force à consommer des biens de positionnement
(voitures, articles de luxe…) plutôt que des services non marchands. Le
pire, c’est que personne n’en profite vraiment. Les inégalités
engendrent des problèmes sanitaires et sociaux. Et le psychologue Tim
Kasser a démontré que les personnes les plus matérialistes sont moins
satisfaites de leur vie que les autres et sont souvent plus touchées par
la maladie physique et mentale. Une «malbouffe psychologique» qui peut
finir en dépression.
Qu’est-ce qui accroît le bien-être, alors ?
Consacrer plus de temps à sa famille, à ses amis, participer à la vie
collective, acquérir de nouvelles connaissances… Autant d’activités non
marchandes ignorées par l’économie de marché. Sans oublier l’apport
vital de la nature. En 1997, nous avons estimé la valeur des services
écosystémiques de la Terre (stabilisation du climat, alimentation, eau
pure…) à 25 000 milliards d’euros par an, bien plus que le PIB mondial !
Nous publierons bientôt le montant actualisé. Il est en forte baisse,
car nous avons détruit nombre d’écosystèmes. Ces destructions font
croître le PIB mais portent atteinte au bien-être. Pire, elles menacent
la survie même de l’humanité. Nous dépendons de la nature pour vivre.
Contrairement aux idées reçues, l’utopie, c’est le statu quo. Et il est
illusoire de croire que la technologie nous sauvera. Il est de notre
responsabilité à nous, pays «développés», de trouver d’urgence un
nouveau chemin.
Comment ?
Le préalable est de changer d’objectif. Préférer le «mieux» au
«plus». C’est tout sauf un sacrifice, alors que le contraire en serait
un. Une fois qu’on a compris que la croissance matérielle ne doit pas
être un but en soi, le reste suit. On réalise que l’emploi est un
élément clé de la qualité de vie. Mais l’emploi au sens large, au-delà
du simple travail en échange d’un revenu, destiné à produire et
consommer toujours plus. Dès lors, on partage le temps de travail et ce
dernier n’est plus vécu comme une corvée : chacun se rend utile à la
société, cela renforce le tissu social et c’est épanouissant. Il faut
aussi cesser de se focaliser sur le seul PIB : ses architectes avaient
d’ailleurs conseillé de ne jamais l’utiliser pour mesurer le bien-être.
L’indicateur de progrès véritable (IPV) ou l’indice de bien-être durable
(Ibed), bien qu’imparfaits, le font mieux. Le Bhoutan privilégie la
notion très proche de «bonheur national brut». Ce qui l’a décidé à ne
pas rejoindre l’OMC : le PIB aurait augmenté, mais pas le bien-être.
Quelles sont les solutions concrètes ?
C’est un chantier qui prendra du temps. Des exemples peuvent servir
de modèle, comme le mouvement des Villes en transition. Aux Etats-Unis,
Portland (Oregon) ne construit plus de bâtiments énergivores, privilégie
le vélo et les transports en commun, lutte contre l’étalement urbain et
fait en sorte que tous les services de base soient accessibles en vingt
minutes à pied maximum. Le Maryland a adopté l’indicateur IPV et
cherche à l’améliorer. Le Vermont aussi, l’Oregon y pense, comme
plusieurs pays. Ils s’engagent ainsi dans la voie d’une économie
écologique.
Quelle différence avec l’économie verte ?
Celle-ci se contente d’ajuster à la marge le modèle actuel, accroître
le PIB reste l’objectif principal. Il faut aller plus loin et
reconnaître que notre économie dépend entièrement de la nature.
Impossible de la déconnecter des réalités physiques. «Celui qui
croit qu’une croissance exponentielle peut continuer infiniment dans un
monde fini est soit un fou, soit un économiste», a dit l’économiste Kenneth Boulding. C’est du bon sens.
Nous sommes tous fous, alors ?
Plutôt victimes d’une forme d’addiction. Emprisonnés dans ce système
qui ne fonctionne plus. Certains politiques et économistes
«conventionnels», comme le Nobel Joseph Stiglitz, commencent à le
comprendre. Mais c’est sans compter le poids des lobbys. Les obsédés de
la croissance matérielle, ce sont eux. Les citoyens s’en moquent tant
que leur qualité de vie est bonne. Nous vivons plus dans une
«corporatocratie» que dans une réelle démocratie. Retrouver celle-ci
serait un grand pas.
Votre modèle peut-il satisfaire les besoins de chaque terrien ?
C’est le but. Et c’est possible. Une des conditions est de stabiliser
la population mondiale. Nul besoin de mesures draconiennes. On estime
qu’un tiers des naissances est le fruit de grossesses non désirées. Rien
qu’en évitant cela, via l’éducation et un meilleur accès à la
contraception, on y arriverait ! Une fois la démographie stabilisée, on
pourra se concentrer sur le «mieux vivre», sur un réel développement.
Jusqu’ici, l’économie était adolescente, avec la part de folie que cela
comporte. Elle doit devenir adulte, plus raisonnable. Nous n’avons pas
le choix.
Photo Samuel Kirszenbaum
Robert Costanza
est né en 1950 à Pittsburgh (EtatsUnis). Diplômé de
l’Université de Floride, il s’intéresse aux interactions entre systèmes
écologiques et économiques. Il a enseigné dans plusieurs universités américaines et rejoint en 2012 la Crawford School of Public Policy, en Australie. Ancien président de l’International Society for Ecological Economics, il est auteur ou coauteur de 22 livres et plus de 400 articles scientifiques.